Psychologue présentant différentes approches thérapeutiques (TCC, pleine conscience, thérapie analytique) dans un contexte professionnel
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Prise en charge de la souffrance psychique : Contexte et les différentes approches

La souffrance psychique en France :

La feuille de route en santé mentale de notre ancienne ministre de la santé (28 juin 2018) fait état d’une situation préoccupante des personnes en souffrance psychique en France :

  • un taux de suicide élevé (8948 décès par suicide ont été enregistrés en 2015 en France Métropolitaine, soit 25 par jour contre 9 pour les accidents de la route),
  • 200 000 passages aux urgences pour tentatives de suicide par an,
  • 2,4 millions de personnes pris en charge en établissements de santé mentale
  • 20,5 millions d’actes en ambulatoire en 2015
  • un coût économique et social de 109 milliards d’euros.

Il est question ensuite de promouvoir la santé mentale « dans une dynamique d’empowerment ».

L’empowerment est un processus par lequel l’individu acquiert du pouvoir d’agir, un renforcement de son pouvoir d’action. Paul Ricoeur propose la notion de « capabilité » pour mettre au premier plan la capacité d’action de chacun dans le cadre de la prise en charge de sa santé mentale.

C’est donc à partir de ce postulat tonique de l’empowerment des personnes en souffrance psychique, que nous proposons faire état du contexte dans lequel s’inscrit cette prise en charge  avant de détailler les principales approches thérapeutiques dont ces personnes disposent à ce jour, afin de faciliter leur choix thérapeutique.

Contexte de la prise en charge de la souffrance psychique  :

Avant d’aborder les principales approches thérapeutiques, posons tout d’abord le cadre de cette prise en charge, en abordant deux idéologies dominantes dans notre société : le scientisme et le néolibéralisme, ceci, afin  de mieux saisir non seulement l’objet mais aussi l’objectif de chaque thérapie.

Nous aborderons ensuite les thérapies comportementales et cognitives (TCC), les médicaments psychotropes, la thérapie de pleine conscience, pour terminer avec notre approche, la thérapie analytique.

Le scientisme :

Le scientisme, issu du positivisme, est une idéologie selon laquelle, tous les problèmes qui concernent l’humanité peuvent être résolus selon le paradigme de la méthode scientifique. Il s’agit dès lors d’ « organiser scientifiquement l’humanité» (Ernest Renan) ; l’esprit et les méthodes scientifiques devant être étendues à tous les domaines de la vie intellectuelle et morale.

La connaissance scientifique est ici considérée comme la connaissance absolue, elle est la seule source fiable de savoir sur le monde, par opposition à toutes les autres formes de savoir.

L’espoir du scientisme est que les progrès de la science supprimeront toute la part d’inconnu dans le monde et dans l’homme.

Le terme scientisme a été employé pour la première fois par le biologiste Félix Le Dantec (1869-1917), qui le lança notamment dans un article paru en 1911 dans la Grande Revue :

« Je crois à l’avenir de la Science : je crois que la Science et la Science seule résoudra toutes les questions qui ont un sens ; je crois qu’elle pénétrera jusqu’aux arcanes de notre vie sentimentale et qu’elle m’expliquera même l’origine et la structure du mysticisme héréditaire anti-scientifique qui cohabite chez moi avec le scientisme le plus absolu. Mais je suis convaincu aussi que les hommes se posent bien des questions qui ne signifient rien. Ces questions, la Science montrera leur absurdité en n’y répondant pas, ce qui prouvera qu’elles ne comportent pas de réponse. »

Le scientisme a envahi aujourd’hui tous les domaines de la vie : la santé mentale, l’éducation, l’économie, le gouvernement, etc.

Pour apprécier l’état d’esprit des adeptes du scientisme, prenons le domaine de l’éducation et citons la réponse du psychologue cognitiviste et neuroscientifique Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique de l’enseignement,  « au problème difficile » de la conscience que se pose Chalmers.

Rappelons tout d’abord que le problème difficile de la conscience pour Chalmers est celui qui se heurte à la question : pourquoi certains organismes sont-ils les sujets d’expériences de conscience phénoménale ? C’est-à-dire comment expliquer la subjectivité de la conscience, conçue à priori comme ineffable ? Pourquoi, en d’autres termes les qualia, ces émotions, ces sentiments, toutes ces qualités ressenties de certains de nos états mentaux lors d’expériences conscientes? Pourquoi ne sommes nous pas tout simplement des robots effectuant des tâches cognitives ?

Face à ce questionnement, réponse de Stanislas Dehaene:

« Une fois revisité à l’aune des neurosciences cognitives et de l’informatique, le problème difficile de Chalmers s’évaporera sans laisser de traces. Ce ne sera pas la première fois que la science remettra en cause nos intuitions les plus sûres (pensez au lever de soleil, qui est en fait une rotation de la Terre dans le sens opposé). Dans quelques décennies, la notion même de qualia, ces quanta d’expérience pure, dépourvus de tout rôle dans le traitement de l’information, sera considérée comme une idée étrange de l’ère préscientifique… » (Le code de la conscience, S.Dehaene)

Les adeptes du scientisme en santé mentale, ce sont par exemple les « experts » de la fondation FondaMental,  « Hébergés au sein de services hospitaliers, construits autour d’équipes pluridisciplinaires, spécialisées par pathologie, ces centres  utilisent tous les mêmes standards d’évaluation et s’attachent à faire bénéficier les patients des approches diagnostiques et thérapeutiques les plus innovantes, dans le délai le plus court possible », et permet d’identifier « pour chaque patient les anomalies biologiques à l’origine de sa maladie, afin de poser un diagnostic précis  à partir d’une simple prise de sang, d’une imagerie cérébrale, pour lui donner d’emblée le traitement le plus efficace ».

Les souffrances de l’être étant appréciées dorénavant selon le modèle de la maladie organique, la démarche diagnostique et thérapeutique sera la même que pour toute autre anomalie du corps : Plus de place dès lors pour la singularité : il s’agit de standardiser le vivant, le patient en souffrance, est conçu sans intériorité et sans histoire personnelle, réduit à sa pathologie dont l’origine est forcément génétique ou biologique.

Vision extrêmement réductionniste de l’être puisque l’homme est un être bio-psycho-social : dans les manifestations de sa souffrance, son psychisme n’est pas séparable de son environnement (culturel, social, professionnel) et de son histoire.

Mais surtout, avec le scientisme, on s’est détourné, comme le constate Husserl, des questions qui pour une humanité authentique, sont des questions décisives.

En effet, les sciences dites « dures » n’apportent aucune réponse face au mal profond de vivre de nos contemporains, aucune réponse à la souffrance existentielle face au tragique de notre condition humaine, aucun repère pour donner du sens à une vie qui semble de plus en plus insensée.

« Dans la détresse de notre vie, cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe sont précisément les questions qui sont les plus brûlantes à notre époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin : ce sont les questions qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de toute cette existence humaine. » (Husserl, La Krisis)

Les sciences resteront des données abstraites et aucune réalité humaine n’est réductible à cela.

L’idéologie néolibérale :

Mise en place dans les années 80, M. Thatcher en avait fixé l’objectif : « Economics are the method. The object is to change the soul »

Ceci est important, et nous allons voir comment la loi du marché est parvenue à rentrer, insidieusement, à l’intérieur de nos cerveaux, mais aussi, parce qu’il faut comprendre que le néolibéralisme ne structure pas seulement l’économie, mais l’ensemble des activités sociales au point de constituer « Une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales (…). Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, (…) [et] transforme jusqu’à l’individu, appelé désormais à se concevoir comme une entreprise » ( C.Laval, P. Dardot, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale).

Le psychiatre Mathieu Bellashen, dans son livre La santé mentale, vers un bonheur sous contrôle, s’est intéressé à l’évolution du concept de santé mentale. Ainsi constate-t-il à travers la nouvelle définition de la santé mentale, que les normes de l’idéologie néolibérale se trouvent à l’intérieur même de sa définition :

Ainsi, pour l’Organisation Mondiale de la Santé :

« La santé mentale et le bien-être mental sont des conditions fondamentales à la qualité de la vie, à la productivité des individus, des familles, des populations et des nations, et confèrent un sens à notre existence tout en nous permettant d’être des citoyens à la fois actifs et créatifs », (2005)

Puis l’OMS précise en 2018 : « La santé mentale est un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté. Dans ce sens positif, la santé mentale est le fondement du bien-être d’un individu et du bon fonctionnement d’une communauté. »

Pour le Centre d’analyse stratégique, il estime qu’ « Une personne en bonne santé mentale est quelqu’un qui se sent suffisamment en confiance pour s’adapter à une situation à laquelle elle ne peut rien changer » (2010)

Quant au livre vert de l’Union Européenne, nous pouvons lire que la prise en compte de la santé mentale permet d’ « d’améliorer la disponibilité des ressources économiques » (2005)

Ainsi, à travers l’évolution du concept, nous saisissons qu’il s’agit moins de la santé mentale des individus dont il est question mais davantage de la santé d’un modèle économique et social, en l’occurrence, le système néolibéral.

La santé mentale ne s’intéresse plus seulement aux maladies mentales, définies par un ensemble de symptômes, mais elle inclut aussi désormais  la capacité de s’adapter à un système puisque derrière le bien-être, c’est le degré de consentement et de soumission des individus au modèle néolibéral qui est ainsi en réalité mesuré.

Ainsi, aujourd’hui « La santé mentale dans sa forme actuelle est un processus de normalisation visant à transformer le rapport des individus, des groupes et de la société dans le sens d’une adaptation à une économie concurrentielle vécue comme naturelle » (Mathieu Bellashen, La santé mentale, vers un bonheur sous contrôle, 2014)

Comment cette adaptation peut-elle être vécue comme naturelle ?

Dans son article, Les mécanismes psychosociaux de l’aliénation néolibérale, le psychiatre Olivier Labouret s’est demandé comment la loi du marché était parvenue à rentrer, sournoisement, à l’intérieur de nos cerveaux.

C’est ainsi, qu’il constate que le gouvernement ne se contente plus de travailler avec des économistes mais avec  des neuro-économistes : ce sont des économistes qui ont rajouté d’autres cordes à leur arc, à savoir les techniques comportementales et les neurosciences, afin de pourvoir véritablement « rentrer dans le cerveau du consommateur » pour orienter et influencer les choix économiques.

Ainsi, « l’idéologie comportementale et cognitive, qui considère que l’individu, réduit à un instrument de traitement de l’information, peut être conditionné dans ses choix par un ensemble de sanctions et de récompenses, la bonne vieille méthode de la carotte et du bâton, est devenue une idéologie d’Etat pour les gouvernements néolibéraux : à travers un ensemble de techniques de propagande, il leur est possible aujourd’hui non seulement de conformer le comportement de chacun aux normes du marché, mais surtout de favoriser leur intégration cognitive, pour en faire une loi naturelle, incontestable… Quiconque y déroge, dorénavant, peut être ainsi déclaré objectivement, scientifiquement, souffrant sinon malade, et relever d’un traitement psychologique, et médical. » (Oliver Labouret, Les mécanismes psychosociaux de l’aliénation néolibérale)

Les différentes approches thérapeutiques : 

Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) :

Bref historique des TCC : fin des années 50, en réponse à l’insatisfaction face à l’abstrait de l’approche introspective, la thérapie comportementale se veut objective et choisit comme objet d’étude le comportement humain, seule donnée observable, quantifiable, digne d’une approche scientifique.

Pour cela ce sont deux scientifiques qui serviront de modèles théoriques, il s’agit de Pavlov, avec son conditionnement répondant et Skinner, avec son conditionnement opérant.

Considérant ensuite que l’étude unique du comportement était insuffisante pour comprendre la complexité humaine, il s’agissait subséquemment de prendre en compte la façon dont l’individu traite l’information et c’est sur le modèle de l’ordinateur (c’est pendant cette même période que la cybernétique se développe) que la thérapie cognitive se basera pour comprendre la pensée humaine.

La cognition signifie la façon dont un sujet traite l’information pour avoir accès à la connaissance, qui, selon le modèle de l’ordinateur permet de définir le trajet suivant : perception – attention – traitement cognitif – catégorisation – mémorisation (encodage, stockage, récupération) – raisonnement – communication.

En d’autres termes, les TCC sont des méthodes d’apprentissage basés sur le conditionnement et le traitement de l’information dont l’ordinateur est le modèle.

L’objectif est de normaliser un comportement ; citons la définition qu’en donne l’association française des thérapies comportementales et cognitives (AFTCC): « (…) support théorique : la démarche scientifique expérimentale et les théories de l’apprentissage. En situation clinique, un comportementaliste considère qu’un comportement inadapté (par exemple une phobie) a été appris dans certaines situations, puis maintenu par les contingences de l’environnement. La thérapie cherchera donc, par un nouvel apprentissage, à remplacer le comportement inadapté par celui que souhaite le patient. Le thérapeute définit, avec le patient, les buts à atteindre et favorise ce nouvel apprentissage en construisant une stratégie adaptée »

Concernant le rapport de l’INSERM de 2004 portant sur l’évaluation des psychothérapies, nous citons : «Les thérapies comportementales et cognitives représentent l’application à la pratique clinique de principes issus de la psychologie expérimentale. Ces thérapies se sont fondées tout d’abord sur les théories de l’apprentissage : conditionnement classique, conditionnement opérant et théorie de l’apprentissage social. Puis elles ont pris pour référence les théories cognitives du fonctionnement psychologique, en particulier le modèle du traitement de l’information. Les principes du conditionnement classique (répondant ou pavlovien) sont fondés sur la notion qu’un certain nombre de comportements résultent d’un conditionnement par association de stimuli »

Les « thérapies » comportementales et cognitives forment un ensemble de techniques d’apprentissage et de conditionnement : il serait dès alors plus juste, nous semble-t-il, de parler de méthode d’apprentissage et de conditionnement plutôt que de psychothérapie.

Les médicaments psychotropes :

Les médicaments psychotropes, qui regroupent un ensemble hétérogène de molécules, ont comme point commun d’être des substances qui vont modifier l’activité psychique en agissant sur les mécanismes biochimiques du cerveau. Mais l’action des psychotropes est d’action exclusivement symptomatique, c’est-à-dire qu’ils n’agissent pas sur la cause des troubles : ils ont pour objectif de lever le symptôme, de soulager temporairement mais pas de soigner. C’est la raison pour laquelle, il est nécessaire qu’ils viennent en complément d’une psychothérapie.

Ils se classent en cinq catégories :

  • les antidépresseurs, qui ont pour propriété de stimuler l’activité psychique voire de l’exciter. Ils sont utilisés dans le traitement des dépressions.
  • Les régulateurs d’humeur (ou thymorégulateurs ou normothymiques),  utilisés dans le traitement des troubles bipolaires et certaines dépressions,
  • Les anxiolytiques (ou tranquillisants), utilisés pour soulager les troubles anxieux mais aussi les troubles du sommeil,
  • les hypnotiques (ou somnifères), pour l’Induction ou maintien du sommeil,
  • les neuroleptiques, utilisés dans le traitement des psychoses principalement. Ils peuvent avoir une fonction sédative (pour diminuer l’agitation ou l’agressivité), anti-délirantes ou désinhibantes (pour enlever une certaine passivité du patient)

Leur croissant succès vient du fait que les médicaments psychotropes répondent parfaitement à l’individu de la performance et du manque de temps, malgré le fait qu’ils s’avèrent être peu efficaces et présentent de nombreux effets secondaires.

La démarche du médecin prescripteur consiste à se référer au DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) : ce manuel élaboré par l’Association des Psychiatres Américains est devenu depuis les années 80, la référence unique au niveau mondial, des pathologies mentales.

Depuis sa création en 1952, le nombre de pathologies n’a cessé d’augmenter et les seuils de référence à la normalité, revus à la baisse. Le Collectif Initiative pour une Clinique du Sujet STOP DSM, nous informe que pour l’élaboration de la dernière version du DSM-5 les deux tiers des experts ayant participé à son élaboration, ont des intérêts financiers avec les laboratoires pharmaceutiques.

Cette dernière version compte plus de 400 catégories de pathologies mentales, tendant ainsi à pathologiser tous les comportements humains. La prochaine version prévoit même d’y inclure des catégories prédictives, c’est-à-dire recensant à l’avance les futurs troubles afin de les soigner préventivement.

Il est certain que la vie nous impose parfois des épreuves où il s’agit d’accepter l’inacceptable et de supporter l’insupportable : les médicaments psychotropes sont alors nécessaires et utiles pendant une période qui doit être la plus courte possible ; dans le traitement de certaines psychoses également, les médicaments psychotropes s’avèrent être d’une aide précieuse.

Mais c’est  l’usage abusif et prolongé de ces substances qui est dangereuse et préoccupante, en plus de porter atteinte aux possibilités dynamiques et évolutives des personnes.

C’est la raison pour laquelle, nous conseillons aux personnes qui envisagent de prendre un traitement psychotrope de se référer aux sites :

  • Prescrire :  www.Prescrire.org , qui propose un ensemble d’informations rigoureuses et fiables au sujet des médicaments et leurs réels effets secondaires ainsi que les stratégies de soins, afin d’agir en connaissance de cause. De plus Prescrire est financé par ses abonnés : ni subvention, ni publicité, ni actionnaire, ni sponsor,
  • Base de données publiques des médicaments :  http://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr

La thérapie de pleine conscience ( Mindfulness)

La thérapie de pleine conscience (ou mindfulness) est l’une des techniques faisant partie de la « 3ème vague » des Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC). « La pleine conscience consiste à se rendre compte de ce qu’il se passe au moment où ça se passe, sans préférence. » (Rob Nairn)

Il s’agit donc :

  • D’être attentif à tout ce qui est éprouvé dans l’instant présent : perceptions sensorielles, pensées, émotions, etc…
  • D’autoriser le déroulé de ces expériences, incluant les pensées, les comportements, les impulsions à agir, sans y réagir automatiquement.

En procédant ainsi, la thérapie de pleine conscience permet de mieux gérer les émotions, notamment de réduire le stress.

Se concentrer sur le moment présent, demande effectivement un travail d’apprentissage puisque notre cerveau en mode par défaut, c’est-à-dire le mode qui s’active lorsque nous laissons libre court à nos pensées, a cette fonction particulière d’anticiper le futur, à partir de souvenirs autobiographiques,  « Cette projection de soi par anticipation serait un élément-clé de l’activité cérébrale au repos », constate Gaël Chételat, directrice de recherche au CHU de Caen. Le mode par défaut, qui est associé aux activités mentales d’introspection et de référence à soi, se trouve dès lors brusquement modifié avec la pleine conscience.

Aussi, il existe différents types de méditation qui auront chacune, des effets différents sur le cerveau. Ainsi, par exemple, la pleine conscience ne se confond pas avec la méditation transcendantale, qui elle, est une technique n’impliquant aucun effort, aucune concentration, aucun contrôle de l’esprit pour lui permettre de se mettre progressivement en silence, de « transcender », c’est-à-dire, aller au-delà de l’activité constante de l’esprit pour se fondre naturellement dans l’être. Cette technique de méditation serait particulièrement efficace pour la gestion du stress post-traumatique.

Inspirée de la méditation bouddhiste, la méditation de pleine conscience s’en éloigne assez rapidement puisque dans la méditation bouddhiste, l’objectif est de réveiller la puissance spirituelle en se détachant de toute matérialité et permettre à l’esprit d’exalter l’une des quatre grandes vertus qu’est la mettâ  (attitude altruiste d’amour et d’amitié dépourvu d’intérêt personnel, infinie bonté), pour la pleine conscience, comme le constate David Forbes (dans un article paru dans The Guardian, How capitalism captured the mindfulness industry – Comment le capitalisme a capturé l’industrie de la pleine conscience), il s’agit davantage de la récupération capitaliste de la méditation orientale.

Avec en effet,  un marché à plus d’un milliard d’euros, de part des séminaires payants, des livres, des CD, des émissions radio, coaching et applications sur le mobile, pour David Forbes, la méditation de pleine conscience est devenue un outil anti-stress pour l’individu au sein d’une société néolibérale dominée par des multinationales qui visent toujours davantage de profits, au détriment de la santé des salariés.

Beaucoup de grandes entreprises proposent en effet à leurs salariés des séances de pleine conscience, ce qui permet de faire l’économie d’une remise en question des causes sociales de ce stress en l’attribuant à une responsabilité individuelle. Il en revient en effet au salarié de s’adapter aux différentes restructurations de l’entreprise, de s’adapter au nouveau mode de management, de s’adapter à la nouvelle charge de travail et la thérapie de pleine conscience permet une baisse de la charge de travail perçue (puisque le salarié se concentre sur le travail qu’il a à faire, sans penser à tout ce qui lui reste à faire), une meilleure acceptation des situations de travail, une meilleure capacité à rester calme et lucide pendant les moments de crises, bref, la thérapie de pleine conscience permet rester docile et de s’adapter à un système économique sans le remettre en cause.

Pourtant, les études portant sur les bienfaits de la pleine conscience manquent cruellement de preuves scientifiques.

C’est en effet, ce que révèle l’étude publié le 10 octobre 2017, dans la revue scientifique Perspective and Psychological Science  par le psychologue clinicien et chercheur à l’université de Melbourne, Nicholas Van Dam et ses collègues, intitulé « Mind the Hype: A Critical Evaluation and Prescriptive Agenda for Research on Mindfulness and Meditation” : absence d’essais randomisés, non-respect du protocole en double aveugle, etc.

Ce manque de validité scientifique était déjà reconnu par son fondateur, John Kabat Zin, lors d’une conférence à l’université de médecine de Strasbourg en 2016 : « toutes ces recherches ont aidé à populariser la méditation de la pleine conscience, même si beaucoup d’entre elles ne respectaient pas les plus hautes exigences scientifiques »

En réalité, toute activité répétée modifie le cerveau : apprendre à jouer du piano, apprendre une nouvelle langue, jouer à des jeux vidéo, etc., toutes ces actions répétées ont pour effet de sélectionner et de renforcer les connexions entre ces différents circuits du cortex. Dans la pleine conscience, c’est l’action répétée de l’attention qui se trouve ici renforcée. 

Pour Nicholas Van Dam,  la méditation de pleine conscience est « un outil de bien-être en entreprise, une pratique éducative largement mise en œuvre et «la clé pour construire des soldats plus résilients» (texte original issu de son étude : « ( …) tool of corporate well-being, widely implemented educational practice, and « key to building more resilient soldiers. »)

La thérapie analytique :

À l’inverse des approches précédentes, la psychanalyse est une discipline humaine, elle ne considère pas l’homme comme une machine, ni ne le réduit au fonctionnement de son cerveau ou à la somme de ses comportements, mais considère l’homme dans sa globalité somato-psychique, dans sa singularité et aux prises avec son environnement.

En psychanalyse, le symptôme est considéré comme la solution (malheureuse) que le sujet a trouvée pour faire face à une situation et son impossibilité d’agir autrement : le travail thérapeutique aura pour objectif de comprendre tout d’abord cette façon particulière d’être au monde et de lui permettre, grâce à une meilleure connaissance de soi, d’ouvrir un éventail de possibles, afin de rendre le symptôme actuel,  inutile.

À l’heure du scientisme triomphant, la pertinence de la psychanalyse crée des doutes : il n’est plus question d’une très suspecte intériorité ou d’une quelconque subjectivité, encore moins d’essayer de comprendre une façon particulière d’être au monde, mais le temps est  à la normalisation et la médicalisation de la vie.

Il est reproché à la démarche analytique, son manque de rigueur: effectivement, la psychanalyse ne fait pas de statistique, pas de protocole standard d’évaluation, ni de protocole standard de traitement puisque chaque cas est unique, mais son efficacité est pourtant réelle.

La théorie et l’efficacité de la psychanalyse peuvent à présent concrètement être démontrées par les neurosciences : avec  les concepts de plasticité cérébrale, d’épigénétique et de synapto-architectonie, non seulement la trace mnésique du trauma se matérialise, la plasticité peut donc se concevoir comme un mécanisme par lequel chaque sujet est singulier et chaque cerveau est unique, l’environnement a une action modificatrice sur le génome, un changement de cadre a des effets sur les liaisons synaptiques établies, la remémoration d’un souvenir modifie les liaisons synaptiques : dans cet état d’esprit,  la psychanalyse peut donc parfaitement être un opérateur de renouvellement de la synato-architectonie en suscitant de nouvelles associations et constituer un « environnement » apte à replastifier l’architecture synaptique.  (D’après l’article : Plasticité neuronale : les traces et leur destin. L’article de F. Ansermet, M. Arminjon et P. Magistretti)

S’intéresser au sujet dans sa globalité, c’est le considérer dans l’essence même qui le constitue : le temps. Le temps est cette façon dont la vie prend forme. Comme le constate Bergson, la science n’a rien compris au temps, parce qu’elle commence à le mesurer, c’est-à-dire à le transformer en espace : c’est de l’espace que nous lisons sur une horloge, c’est de l’espace lorsque nous lisons les jours, les mois, les années sur un calendrier.

Notre temps ressemble davantage à de la durée solidifiée, « prise en chair » dans une forme,  « notre corps qui avance dans le temps est cette durée prise dans la matière » (Bergson)

C’est la raison pour laquelle, nous nous intéressons au passé du sujet, à son histoire qui a permis de constituer son identité, ses paradoxes, ses fragilités et ses incertitudes pour les utiliser comme tremplin à leur puissance d’agir dans le présent, vers l’ouverture d’un avenir.

La thérapie analytique permet en effet de créer cet espace potentiel, cette aire de créativité qui permet à chacun de trouver sa façon singulière d’être au monde afin qu’il puisse admettre, pour reprendre Winnicott, que la vie vaille la peine d’être vécue.

Nathalie Neyrolles, 2 juin 2020

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