Ce qui caractérise les souffrances contemporaines
Plusieurs lignées théoriques distinctes (sociologique, psychanalytique, philosophique) convergent depuis une quarantaine d’années vers un même diagnostic : la souffrance contemporaine ne se laisse plus décrire entièrement par les catégories classiques (névrose, conflit œdipien, culpabilité), parce que ce qui a changé, c’est la structure même qui soutenait autrefois la construction du sujet.
Ehrenberg pose le cadre général : le passage d’une société disciplinaire, organisée autour de l’interdit et de la culpabilité (le surmoi freudien classique), à une société de la performance, organisée autour de l’autonomie et de l’initiative individuelle. La dépression y devient la maladie de l’insuffisance. De fait, ce n’est plus « je n’ai pas le droit », mais « je ne suis pas à la hauteur ».
Gori prolonge ce diagnostic du côté de l’évaluation généralisée et de la désubjectivation : un sujet sommé de produire sans cesse les preuves de sa valeur finit par adopter, comme stratégie adaptative, la structure que Hélène Deutsch décrivait sous le nom de personnalité « as if » ; un fonctionnement mimétique, sans relief intérieur propre.
Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, dans L’Homme sans gravité et Un monde sans limite, portent un diagnostic voisin depuis la psychanalyse lacanienne : ils décrivent un déclin du « grand Tiers » symbolique (l’instance d’autorité, de loi, de limite qui structurait autrefois le désir) au profit de ce qu’ils nomment une « nouvelle économie psychique ». On y passerait d’une économie du manque (le désir névrotique classique, structuré par l’interdit) à une économie de la jouissance immédiate, sans butée symbolique. Selon ces auteurs, c’est ce qui rendrait compte, de la multiplication contemporaine des addictions et des passages à l’acte, là où la névrose classique passait par la parole et le symptôme.
Christopher Lasch, dès 1979 dans La Culture du narcissisme, avait anticipé une partie de ce constat depuis la sociologie américaine : il décrit le narcissisme non comme un trait individuel pathologique isolé, mais comme la « personnalité modale » d’une société où l’effondrement des engagements collectifs durables (famille élargie, communauté, transmission) laisse l’individu sans étai stable, renvoyé à la construction permanente et anxieuse d’une image de lui-même.
Dany-Robert Dufour, dans Le Divin Marché, radicalise la critique du côté philosophique : il avance que le marché néolibéral a pris la place qu’occupaient autrefois la religion ou la morale comme instance organisatrice du rapport à la loi, produisant un sujet dérégulé, sans intériorisation stable d’une limite extérieure à lui-même.
Si l’on cherche ce que ces lectures ont en commun, nous pouvons isoler des récurrences :
- l’affaiblissement des cadres symboliques collectifs (autorité, transmission, rites de passage) qui contenaient autrefois l’angoisse et organisaient la construction identitaire,
- le passage d’une logique de la faute à une logique de l’insuffisance : on ne se sent plus coupable d’avoir transgressé, mais inadéquat par rapport à une norme de performance qu’on doit soi-même produire,
- une tendance à la désubjectivation adaptative : épouser la forme du milieu plutôt que se construire une histoire propre,
- le recours croissant au corps et à l’agir (somatisation, addiction, passage à l’acte) plutôt qu’à la parole pour traiter la tension psychique,
- une solitude structurelle : chacun se retrouve seul face à des choix qu’un cadre collectif plus stable venait autrefois étayer.
Sources : Cairn.info – L‘Homme sans gravité, Melman/Lebrun, Cairn.info – Un sujet sans subjectivité (nouvelle économie psychique), Cairn.info – Culture du narcissisme, Lasch, Cairn.info — Dufour, Le Divin Marché (commentaire critique).