Les conduites addictives :
« La vie telle qu’elle nous est imposée est trop dure pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter, nous ne pouvons nous passer de remèdes sédatifs » nous dit Freud dans Malaise dans la culture avant d’en distinguer trois sortes : « de puissantes diversions qui nous permettent de faire peu de cas de notre misère, des satisfactions substitutives qui la diminuent, des stupéfiants qui nous y rendent insensibles » et de préciser «quelque chose de cette espèce, quoi que ce soit, est indispensable »
Si quelque chose de cette espèce est indispensable pour supporter les vicissitudes de la vie, nous n’en devenons pas dépendant pour autant. Alors question qui s’impose : pourquoi certaines personnes en deviennent-elles dépendantes ? La réponse est que le sujet se construit à partir de cet état de dépendance absolue et c’est dans l’échec de ce dépassement que s’origine la conduite addictive.
Échec de l’aire transitionnelle :
Dans son article « objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in Jeu et réalité, 1971, Winnicott précise que l’objet transitionnel auquel l’enfant s’attache avec passion, recouvre un processus de symbolisation qui va se retrouver dans une série de phénomènes divers.
Cet objet, appartenant à l’aire transitionnelle, espace d’illusion qui se situe entre la mère et son enfant, aire intermédiaire entre réalité psychique et réalité extérieure, permet à l’enfant de se rassurer en l’absence de la mère en maintenant une continuité menacée par la séparation et de lutter en conséquence contre l’angoisse de type dépressif.
L’aire transitionnelle va jouer un rôle essentiel dans les processus de représentation et de symbolisation et permettra un premier décollement avec l’objet maternel, un premier mouvement de l’enfant vers l’indépendance.
Ce n’est pas l’objet qui est transitionnel précise Winnicott « l’objet représente la transition du petit enfant qui passe de l’état d’union avec sa mère à l’état où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur et de séparé. »
Progressivement les phénomènes transitionnels prendront différentes formes qui occuperont l’aire intermédiaire entre réalité psychique et réalité extérieure : la création artistique, le jeu, les croyances religieuses, le vol et le mensonge, la toxicomanie, le fétichisme, les rituels obsessionnels, etc.
Parmi les phénomènes transitionnels, nous distinguons ceux qui sont au service de la sublimation, et ceux qui témoignent d’un échec du processus de symbolisation. L’addiction fait partie des échecs de l’évolution de l’objet transitionnel : une sorte de ratage fétichique au service du déni de la séparation.
Un peu plus loin, Winnicott précise que «le petit enfant peut employer des objets transitionnels quand l’objet interne est vivant, suffisamment bon (pas trop persécuteur). Mais les qualités de cet objet interne dépendent de l’existence, du caractère vivant (aliveness) et du comportement de l’objet externe. Si celui-ci présente une carence relative à une fonction essentielle, cette carence conduit à une mort ou à une qualité persécutive de l’objet interne. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, alors l’objet transitionnel se trouve lui-aussi dépourvu de toute signification.»
Si la mère ou toute autre personne dont l’enfant dépend, s’absente un petit temps, il ne se passe rien : le petit enfant nous dit Winnicott, « garde en effet le souvenir ou l’image mentale de la mère, ou encore ce que nous appelons une représentation intérieure, qui peut rester vivante pendant un certain laps de temps. »
« Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite(…) le souvenir de la représentation s’efface. Dans un même temps, les phénomènes transitionnels perdent progressivement toute signification et le petit enfant est incapable d’en faire l’expérience. Nous assistons alors au désinvestissement de l’objet. Juste avant que la perte ne soit ressentie, on peut discerner dans l’utilisation excessive de l’objet transitionnel, le déni de la crainte que cet objet perde sa signification »
Ainsi l’addiction représente de façon régressive, une tentative pour retrouver l’objet primaire des premiers mois de la vie, de retrouver un sentiment d’omnipotence et de toute-puissance, à l’époque où les relations étaient celles de l’attachement (Bowlby) et de la non différenciation soi/non-soi.
En effet, le processus de séparation-individuation marque l’accession à la permanence de l’objet libidinal, ce qui signifie que l’image de la mère est intrapsychiquement disponible pour l’enfant, lui donnant soutien et réconfort.
Lorsque manquent ces représentations sécurisantes auxquelles le sujet devrait s’identifier afin de pouvoir s’autoassurer dans des moments de débordement affectif, il cherchera dans le monde externe, faute d’un monde interne sécurisant, une solution à son manque d’introjection d’un environnement maternant : l’objet addictif sera le substitut de la mère interne dont l’objectif sera de dénier la séparation. L’objet d’addiction apparaît donc comme un objet de survie, comme la mère qui, à l’aube de la vie permet à l’enfant cohérence et l’intégration de ses angoisses disséquantes.
Cet objet, béquille d’un Moi blessé, donnera l’illusion au sujet qu’il peut tout et qu’avec cet objet, il s’auto-suffit.
« L’énergie que pourra dépenser un sujet à s’accrocher désespérément à son objet d’élection est à la mesure du vide intérieur que laisserait la perte de cet objet, ou de la blessure hémorragique qu’elle ouvrirait dans un moi peu assuré de sa consistance. Ces solutions esquissées (agitation stérile, manies, dépendances, mythomanie) peuvent constituer d’autres destinées par lesquelles le sujet tentera de remplir et combler de façon désespérée et compulsive ces trous psychiques. » (G. Pirlot)
La conduite addictive peut ainsi être considérée comme une quête d’affranchissement de la dépendance affective vis-à-vis des objets externes et internes, en faisant l’économie de la perte, du conflit et de la rencontre incertaine avec le désir de l’autre.
Cependant, cela ne sera pas sans conséquences :
En effet, la perte n’ayant pu être élaborée, nous nous trouvons face à des pathologies de la séparation et de pathologies de l’identification, de genre comme de génération.
C’est au moment de l’adolescence, que la réactivation pulsionnelle mettra en évidence une intolérance absolue à la frustration et à la douleur psychique.
Dès lors, seront forclos les affects et les activités d’élaboration psychiques seront entravées : phobie de la pensée et exclusion de l’affect.
L’attachement à des éléments non-humains :
Dan son livre, « L’environnement non-humain » (1960) Harold Searles, y décrit le rôle de l’attachement à des éléments non-humains chez les sujets psychotiques ou limites, qui tient à leur caractère constant, face à l’imprévisibilité et à l’effet traumatique de la perte des éléments humains de l’environnement.
Lorsqu’un sujet a souffert d’avoir été dépendant d’un parent inattentif à ses besoins, lorsque ses relations affectives avec les êtres qui lui sont chers sont instables ou imprévisibles, intrusives ou confuses, alors les objets non-humains deviennent un refuge.
Pour tous ces sujets qui ont peur des émotions désorganisantes, les objets non-humains constituent un lieu de projection, un fond stable pour contenir l’excitation pulsionnelle et l’angoisse suscitée par des émotions trop intenses.
De la fonction ordalique à la difficulté d’être :
L’ordalie désignait, principalement au Moyen Âge, une étrange procédure judiciaire, ne faisant pas appel à des preuves établies, mais à des forces supérieures pour conclure à la culpabilité ou l’innocence d’un suspect : il s’agissait de faire appel à Dieu pour décider si un homme était coupable ou non. Le verdict du Jugement de Dieu servait de procès et était sans appel.
Une conduite ordalique est ainsi une conduite soumise à un arbitrage divin, Dieu étant supérieur à tous les hommes, il ne peut se tromper : s’engager en toute conscience dans des conduites à risques voire possiblement mortelles, comme c’est le cas pour la consommation abusive d’alcool, de cocaïne, d’héroïne, ou encore les sports extrêmes, etc. constituent autant de façons de se soumettre au jugement de Dieu.
En effet, bien des conduites addictives présentent un enjeu mortel dont le sujet a pourtant parfaitement conscience mais dont il a besoin pour s’éprouver lui-même.
Convoquer la mort, c’est pouvoir non seulement légitimer sa présence sur terre mais c’est aussi créer un espace entre celle-ci et soi-même et prouver ainsi l’être en vie.
Ce qui semble en effet poser problème pour les sujets en addiction c’est précisément cet élan vital qui semble faire défaut : pour se sentir être, il s’agit de pouvoir éprouver à tout prix des sensations ; ce que permettra l’objet addictif, comme pour réanimer des zones mortes, comme le sniff de la cocaïne qui viendrait réanimer chimiquement les voies respiratoires, comme si le premier cri à la base de la vie n’avait pas eu lieu ou avait été étouffé.
Une naissance à jamais coupée de toute reconnaissance, départ qui ne serait précédé d’aucun ancrage ; dans cette perspective, l’excès, la multiplicité à l’infini des conduites addictives ne serait pas le fruit d’une surabondance, mais naîtrait plutôt comme une répétition à l’infinie d’un franchissement reposant sur un premier pas appréhendé comme impossible ou comme manquant.
Interdit de naissance qui ne pourrait être contournée que par cette non-communication avec soi-même.
Les néo-besoins :
Denise Braunschweig et Michel Fain (1975) ont étudiés le lien entre les besoins vitaux et les pulsions sexuelles, aux origines de la vie psychique du nourrisson et y décrivent la notion de néos-besoins, qui sont la base des addictions : « un néo-besoin est un besoin faux dans son essence, car organisé à l’avance, et qui a mission de se charger de la même impérativité que les besoins vitaux dominés par l’instinct de conservation» dans La nuit, le jour (1975).
Ces auteurs affirment en effet, qu’un objet régulièrement proposé à un enfant est apte à apaiser une excitation en imposant le calme et non la satisfaction libidinale, comme par exemple donner le sein à la moindre manifestation de déplaisir, bercer l’enfant de façon automatique, etc.
L’engrenage du néo-besoin, « faux dans son essence », a pour mission d’effacer le désir en favorisant l’expérience d’une « néo-expérience de satisfaction » privée de sa charge érotique.
Dépourvu ainsi de véritable auto-érotisme, l’enfant cherche à s’accrocher à des traces motrices, à tout ce qui pourrait simuler l’instinct maternel protégeant normalement contre l’excès d’érotisation, et contre l’angoisse.
Le néo-besoin prend l’apparence, pour le sujet, d’un besoin vital en privant son énergie de toute charge érotique ; il aura une fonction anti-traumatique et auto-excitante contre une menace d’effondrement.
Ce dispositif se maintient du fait de la dépendance à un objet apte à satisfaire ce besoin sans délai, ou plutôt ce néo-besoin.
Le passage à l’acte addictif :
Les conduites addictives, caractérisées par des agirs immédiats, voués à la répétition, sont le résultat de défaillances de la psyché pour élaborer le conflit : acting-out directs, sans remémoration ni élaboration psychique, elles correspondent à des autoérotismes particuliers et se substituent au fantasme en réalisant un plaisir de fonctionnement qui adhère au besoin.
La décharge dans l’agir est un mode particulier de défense qui permet au sujet de maintenir un équilibre psychique dès lors qu’il se sent menacé : « c’est l’enfant qui, dans la détresse la plus totale, ne se rend pas au néant, à la pulsion de mort, mais sort du berceau pour chercher lui-même quelque chose à avaler ou à boire » (Joyce McDougall, Nouvelle revue de psychanalyse, n°29, 1984).
Le passage à l’acte addictif s’inscrit dans une logique de réduction de la souffrance: « une mesure pour s’étourdir » nous dit Freud, il représente une décharge, mais aussi un pouvoir antisymbolisation, une coupure avec l’élaboration psychique et la subjectivité.
En effet, se débarrasser de ses affects, tel sera l’objectif de la conduite addictive.
L’alexithymie (a=privatif ; lexis= mot ; tyhmos=humeur) est en effet régulièrement constatée chez des personnes en addiction. Sifnéos, l’inventeur de cette notion, la définit comme un déficit de l’affect: « une vie fantasmatique pauvre avec comme résultat une forme de pensée utilitaire, une tendance à utiliser l’action pour éviter les conflits et les situations stressantes, une restriction marquée dans l’expression des émotions et particulièrement une difficulté à trouver les mots pour décrire ses sentiments »
L’acte addictif s’exprime surtout par une « recherche de sensation » visant principalement à contre-investir toute représentation de la pulsion.
Les travaux de M.Zuckerman en 1972, lui ont permis de postuler l’idée que les personnes avides de sensations ont un taux peu élevé d’activation catécholaminergique lorsqu’elles ne sont pas stimulées et qu’elles vont donc rechercher de façon plus ou moins compulsive des substances ou des comportements capables d’augmenter cette activité neurobiologique.
Jouant le rôle d’un « procédé-autocalmant » (Smadja, Szwec), l’addiction convoque l’excitation afin de lutter contre le vide affectif et une « dépression blanche » (P.Marty)
Prise en soin des addictions :
Dans cet état d’esprit, il semble nécessaire de reconnaître combien la conduite addictive représente un moyen de survie pour le sujet en addiction, une tentative désespérée de faire face à la difficulté d’être et permet de faire face aux confusions douloureuses autour de l’identité, de la rage infantile et au sentiment de mort psychique.
La question à laquelle s’attachera l’approche analytique est celle du rapport entre un sujet singulier et son addiction particulière.
La spécificité de la rencontre fait que l’addiction est souvent le motif de la rencontre mais elle n’en est certainement pas la cause.
La personne nous rencontre ou nous est adressée à cause de son addiction, des troubles, des difficultés et des souffrances qu’elle occasionne : là est le motif, mais pour accepter d’aller parler de soi dans l’énigme d’un autre, sans doute faut-il d’autres interrogations que celles des conséquences de l’addiction.
La cause se situe ailleurs que dans l’addiction. En d’autres termes, le patient est poussé par une question plus radicale qui est celle que représente sa quête existentielle, ce qu’il est, ce qu’il veut.
Ces interrogations auxquelles nous aideront le patient à y répondre, en face à face (pour permettre un étayage narcissique et perceptif), constituent le chemin analytique ; ceci dans un cadre suffisamment bon pour contenir et restituer les enveloppes psychiques, un environnement, à l’instar de son vécu, suffisamment maternant et humain.